Chien dangereux : le mythe de la race mauvaise
Un procès s'ouvre cette semaine à Soissons, six ans après la mort tragique d'Elisa Pilarski en forêt de Retz. L'affaire remet sur le devant de la scène une question que les propriétaires de chiens, les professionnels du secteur et le législateur se posent depuis des décennies : certains chiens sont-ils, de nature, plus dangereux que d'autres ? La réponse des vétérinaires et comportementalistes est unanime — et elle bouscule les idées reçues.
Le procès : retour sur les faits et les circonstances de l'agression
En 2019, Elisa Pilarski est partie promener Curtis, le chien de son compagnon, en forêt de de Retz dans l'Aisne. Selon le récit de son compagnon, elle l'aurait appelé pour lui dire qu'elle était attaquée par plusieurs chiens. Arrivé sur les lieus peu de temps après, le propriétaire de Curtis découvre Elisa morte, suite à de nombreuses morsures sur son corps.
Après une enquête de plusieurs années, son compagnon a finalement été mis en examen et assistera à son procès pour répondre du risque qu'il aurait fait encourir à Elisa en lui confiant son chien sans qu'elle n'ait pleinement conscience de son comportement et des obligations liées à la race du chien (celui-ci ne portant pas de muselière au moment des faits).
Curtis, un chien catégorisé
En France, la loi distingue deux groupes de chiens qui sont stigmatisés comme étant "dangereux", et qui sont donc catégorisés :
- les chiens d'attaque (pitbulls, mastiffs, tosas)
- les chiens de garde et de défense (Rottweilers, staffordshire terriers, et les races apparentées)
Cette classification a des conséquences concrètes pour les propriétaires — la possession de l'un de ces chiens impose : le port de la muselière obligatoire, la laisse requise, la stérilisation imposée pour la première catégorie, la détention interdite aux mineurs et un certificat de détention obligatoire.
Mais ce cadre légal est avant tout morphologique et administratif, et découle, notamment, de la puissance de mâchoire de ces chiens. Il ne dit rien de la dangerosité intrinsèque d'un individu. Et les chiffres le confirment : selon une analyse de l'Anses portant sur près de 500 cas de morsures en France, ce sont les bergers allemands qui arrivent en tête (18 % des cas), suivis des labradors (16 %) et des jack russells. Aucun chien de catégorie 1 ne figure sur le « podium ».
La race, un facteur de dangerosité ?
Pour les comportementalistes, la dangerosité d'un chien dépend bien moins de sa race que de son histoire. Les principales causes de morsure identifiées sont le défaut de socialisation dans les premiers mois de vie, un sevrage trop précoce, des traumatismes passés, la douleur physique — arthrose, otites, hernies discales — ou encore la protection de ressources face à un sentiment d'insécurité.
« Tout chien, quelle que soit sa race, est susceptible de mordre. »
Un chien élevé dans un environnement hypostimulant, privé de contacts humains variés dans ses premières semaines, développera des réactions de peur potentiellement agressives face à l'inconnu. Un chien souffrant peut mordre par réflexe de douleur. Un chien craintif, acculé, peut attaquer faute de pouvoir fuir.
La race peut influencer certaines prédispositions — les chiens de garde ont été sélectionnés pour la méfiance — mais elle ne détermine pas le comportement individuel. La génétique joue un rôle, le tempérament de la mère aussi. Mais l'éducation canine, la socialisation et les conditions de vie pèsent bien davantage.
Le dressage au mordant, une pratique à risque
Curtis aurait, selon l'enquête, été dressé au mordant. Le dressage dit « au mordant » — technique qui entraîne un chien à mordre sur commande — soulève des questions spécifiques. Pratiqué dans un cadre professionnel encadré (forces de l'ordre, sécurité), il obéit à des protocoles stricts. Utilisé en dehors de ce cadre, par des particuliers, il peut créer des chiens dont les inhibitions naturelles ont été délibérément supprimées — avec des conséquences imprévisibles.
C'est précisément ce point qui est au cœur du procès de Soissons. La question n'est pas seulement celle d'un chien ou d'une race : c'est celle de la responsabilité d'un propriétaire qui choisit de modifier le comportement de son animal sans en mesurer les risques pour autrui.
Prévenir plutôt que classer
Face à un chien anxieux qui envoie des signaux de stress — queue basse, oreilles plaquées, regard fuyant, léchage de truffe — la bonne réaction n'est pas la punition, mais la compréhension. Des techniques d'habituation progressive, basées sur le renforcement positif, permettent dans la grande majorité des cas de réduire l'anxiété et les comportements agressifs. Un vétérinaire ou un comportementaliste canin peut accompagner ce travail dès les premières semaines de vie du chiot.
Pour les propriétaires de chiens catégorisés ainsi que de chiens "mordeurs" (ayant déjà mordu un individu), les obligations légales — déclaration en mairie, évaluation comportementale, assurance responsabilité civile — existent justement pour encadrer la détention d'animaux dont le potentiel de dommage est reconnu. Les consulter et les respecter, c'est aussi protéger son chien. Car au fond, la vraie question n'est pas « mon chien est-il dangereux ? » mais « est-ce que je lui offre les conditions pour ne pas le devenir ? »
Bon à savoir : Pour protéger votre chien d'une morsure, ou s'il a lui-même mordu, pensez à contracter une assurance !